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 :: AVANT DE COMMENCER :: Saison 3 :: Septembre-octobre 1999 Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

Looking Through A Glass

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Dim 22 Nov - 16:37
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Looking

Through

a Glass


feat. Théodore Nott


L'endroit était bondé sans que le charme particulier de l'établissement ne soit en cause. Il y avait naturellement les habitués, postés à leur table attitrée avec l'attitude typique des alcoolos résignés, l’œil vitreux et la mine défraîchies. Un peu plus loin, des quadragénaires revenant du boulot qui parlaient forts et riaient beaucoup pour se convaincre qu'ils ne finiraient jamais comme la première catégorie. Puis, quelques groupes plus éparses de jeunes gens qui s'empressaient d'ingurgiter suffisamment d'alcool pour oublier qu'ils finiront plus vite que prévu comme la seconde. Ah ! Et puis bien sûr, il y avait les pauvres types. Accoudés au comptoir, solitaires et passablement éméchés, ils veillaient à mater le match en sourdine comme si chacun avait ressenti le besoin de noyer collectivement leur déprime personnelle dans l'alcool. C'était une des nombreuses raisons pour lesquelles Graham ne supportait plus de sortir dernièrement : au mieux, la gaieté fébrile de ces désespérés qui s'ignorent le foutait hors de lui ; au pire, il se disait que le bonheur était un truc inventé uniquement pour rendre les gens malheureux.


C'est pourquoi, lorsque son ancien patron lui avait proposé de boire un verre, son premier réflexe avait été aussitôt de décliner l'invitation. Sauf qu'entre temps, Graham s'était souvenu qu'il s'agissait du même chic type à avoir donner sa chance à un tocard de son espèce, à avoir montrer une délicatesse et une sobriété très appréciée lors des funérailles de sa femme, et qu'il ne pouvait pas décemment refuser de toucher sa prime d'indemnités de départ. Dans les faits, il s'était aussi dit qu'une petite pause hydratation ne lui ferait pas de mal. D'ailleurs, c'était la raison pour laquelle Graham était arrivé en avance pour s'enquiller un premier doublé de Jack Daniel's Coca, seul, au comptoir. Le problème étant qu'après avoir fait un tel effort social, il lui parut insurmontable de rentrer chez lui sans s'enfiler derrière la moitié de la bouteille de whisky lorsque le dit chic type avait décommandé à la dernière minute.


Assis au banc des soûlards anonymes, il se fit dépasser par une jolie fille. Short moulant, top à bretelles, jambes superbes et peau incroyablement lumineuse, elle partit rejoindre une bande de jeunes gaspillant leur premier salaire dans ce qui deviendrait un investissement à long terme à mesure qu'ils avanceront dans la vie et dans leur carrière. Graham la regarda s'éloigner. Et il n'était pas le seul. Le mec d'à côté avait la quarantaine, les biceps et la bedaine saillants, le teint rougeaud et un peu ramolli, et des bajoues naissantes arrondissant son menton carré de superhéros. Malgré tout, il parvenait à garder l'air séduisant et en pleine santé, comme un ancien joueur de football américain juste un peu délabré. Suivant son regard, il lui adressa un clin d’œil :


- « Mon vieux, un cul pareil, je ne dirais pas non ».


Mais Graham refusait de se laisser entraîner dans une connivences de blagues machos. Oui, il avait regardé, il l'avouait. Oui, elle avait un cul exceptionnel, de premier choix même, mais contrairement à son voisin dont l'alliance luisait fièrement à l'annulaire, il n'était ni marié, ni au-delà de la limite d'âge autorisée pour ce genre de fille, ce qui signifiait qu'il avait le droit de s'intéresser à elle. Sauf que s'il lui répondait, il devenait un vieux pervers par association. Graham se contenta donc de hausser les épaules en s'envoyant une gorgée de whisky avec l'espoir illusoire qu'il tomberait ivre mort dans les prochaines secondes.


- « Sale journée ? »


Et merde. Il avait fallu qu'il tombe sur le genre collant, l'alcoolo qui s'assume et pense que tout les autres alcoolos font partie d'une grande secte fraternelle rendant grâce à l'annihilation éthylique de la pensée humaine. Loin de se décourager, le superhéros défraîchi revint à la charge :


- « Tu bois pour oublier quoi ? »


Que je te ressemble bien plus que je ne voudrais.


- « Ma femme ».


- « Ah ah ! Qu'est-ce que tu lui reproches ? »


- « J'aurais du savoir que c'était une sorcière bien avant de l'épouser ».


- « T'inquiète petit gars, si on le savait avant, on ne les épouserait pas ».


- « Non, vous ne comprenez pas ce que je veux dire ».


Le mec partit d'un rire gras mais sincère, probablement inspiré par l'alcool qui s'évaporait de tous ses pores.


- « Allons, je suis sûr que ça finira par s'arranger. Quoi qu'elles fassent, il faut toujours leur pardonner ».


- « Je ne suis pas sûr de pouvoir pardonner ça ».


- « Ça c'est parce que tu es encore jeune et que tu n'as pas encore compris qu'on n'a pas toujours besoin de comprendre les choses pour les arranger. Et puis sinon tu te sentiras encore plus mal que tu ne te sens déjà ».


Graham fixa son verre quelques secondes avant de relever les yeux sur le mec qui se mit à vociférer avec les autres au premier but de Chelsea. À bien y réfléchir, il n'était pas certain qu'il ait prononcé cette dernière réplique sur le pardon et toutes ces conneries. Peut-être qu'à trop ressasser les choses, il finissait par halluciner. De toute façon, difficile de dire ce qui était réel ou non à présent.


Soudain, Graham ressentit le besoin urgent de sortir prendre l'air. Il se redressa d'un coup, butant contre sa chaise et manquant se casser la gueule sur les lattes du plancher. C'était dingue comme le monde avait décidé de valser pour mieux tromper son oreille interne. Se maintenant debout grâce au comptoir, il prit le temps nécessaire pour retrouver un minimum de stabilité avant d'attraper sa veste et de se frayer un chemin jusqu'à la sortie. La première bouffée d'air frais fut salvatrice et Graham resta ainsi un moment, le nez planté dans les étoiles, à osciller faiblement d'avant en arrière, indifférent aux passants eux-mêmes indifférents à Graham.


Une caresse douce et mouillée effleura sa joue, suivie d'une autre qui se déposa dans ses cheveux, comme autant de baisers délicats cherchant à le consoler. Graham prit une inspiration erratique, de celles qui précèdent les sanglots, avant d'avoir la gorge serrée et de ravaler ses délires et le chagrin qui menaçaient. Amy aimait la neige autant qu'il la détestait. Pour lui, ce n'était que de l'eau gelée et rapidement boueuse qui avait pour unique objectif d'élaborer des plans sournois pour s'infiltrer dans vos vêtements, ou vous casser une jambe en s'amassant sur des trottoirs verglacés. Mais dès les premières neiges, Amy avait dans les yeux cet émerveillement d'enfant invitant à transformer une banale chute de cristaux de pluie gelée en un événement magique ; d'une magie qu'elle avait été prête à partager avec lui. Pressentant le danger de se remémorer pareil souvenir, Graham se mit à tituber, pressé d'atteindre l'isolement feutré de sa voiture dans l'habitacle de laquelle il pourrait s'effondrer sans que personne ne trouve à y redire.


Il ne croyait pas au paradis, en Dieu ni en la vie éternelle. Il ne croyait pas que sa femme les avait quitté pour un monde meilleur, qu'elle soit devenue un ange qui les observait de là-haut et qui faisait tomber la neige pour le consoler de son absence. Il croyait que son âme avait été soufflée en même temps que son corps, à l'instant précis où son avion avait heurté une montagne à trois cent mille pieds de hauteur pour s'écraser au sol comme une canette vide ou quel que soit l’événement surnaturel responsable de sa mort. Mais là, parvenu devant la portière et galérant à insérer la clé dans la serrure au milieu des flocons éparses, abaissant son front contre la carrosserie froide, les yeux clos, il ressentait la présence d'Amy si fort que sa gorge se noua et que les poils de sa nuque se redressèrent d'un seul coup. « Salut, mon amour », lui dit-il intérieurement, « Est-ce bien toi, ou juste le vide laissé par ton absence » ?


Alors il s'effondra. Comme ça, en pleine rue, renonçant à ouvrir cette satanée portière qu'il rayait à force de chercher à enfoncer la clé à côté de la serrure. « J'avais une femme. Elle s'appelait Amy, c'était une sorcière, et elle était morte. Et je suis mort aussi ». La douleur le gagna par soubresauts d'abord silencieux, puis s'expulsant en un râle de chagrin avant de puiser toute sa force vitale. Il se retrouva à sangloter, assis à même le sol, se prenant la tête dans les mains, laissant les larmes coulées sans retenue jusqu'à ce que ivre, hagard, et complètement vidé, il ne retrouve un semblant de calme dans l'épuisement. Un étrange vide bourdonnant résonnait à ses oreilles et l’apaisait progressivement. Tout ce qu'il voulait c'était dormir. Dormir tant et si bien qu'il ne se réveillerait plus jamais et qu'il pourrait éternellement rêver d'elle. Sauf que ses envies romanesques furent interrompues par la remontée de bile acide qui lui enflamma l'œsophage. Il fut ainsi le premier à souiller la fine couche de neige vierge avec ses vomissures. Graham s'était toujours senti indigne de son amour. S'il avait eu besoin d'une quelconque preuve de sa nullité, elle se tenait là, devant lui, maculant la neige d'une tâche ambrée, à la consistance douteuse et mal odorante.
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Mar 24 Nov - 10:32
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Looking through a glass

feat. Graham J. Holt

Certains jours, après de longues heures de cours à l’Université, dans une salle étouffante, à gratter parchemin sur parchemin, Théodore n’arrivait pas à se résoudre à rentrer chez lui. Les journées de stage à Sainte Mangouste l’épuisaient et lui vidaient la tête, et il n’avait plus qu’à monter ses escaliers grinçants, écho de son corps douloureux après des heures debout, pour s’effondrer sur son lit. Une seconde pour se glisser sous la couette et poser sa tête sur l’oreiller frais et il s’endormait. C’était le seul moment où il parvenait à ne pas penser. Apparemment, l’épuisement physique prenait le pas sur sa malheureuse tendance à trop réfléchir. Chaque fois qu’il se réveillait le matin, le regard brumeux et l’esprit au calme, il regrettait de ne pas avoir su cela plus tôt. Il aurait sérieusement envisagé de se mettre au Quidditch à Poudlard, ou au moins à faire des tours du terrain en courant. Juste pour ne plus penser. Ne plus rêver. Car malheureusement, c’était son corps fatigué qui imposait le silence à ses pensées. Le contraire ne fonctionnait pas : les cours avaient beau l’intéresser et faire travailler ses méninges, il en sortait toujours un peu fébrile. Certainement le besoin de prendre cette belle théorie à bras-le-corps et de la mettre en pratique, pour ne plus avoir l’impression désagréable de perdre son temps assis sur un banc d’école. Pourtant, il adorait apprendre… mais parfois, il se disait que cela ne suffisait pas. Après avoir passé des années à observer sans agir, il fallait croire qu’il avait atteint le point de rupture. A son niveau, évidemment. Suffisamment, en tout cas, pour avoir besoin de bouger. D’agir. En espérant qu’en marchant, comme il le faisait ces jours là, pendant des heures, usant ses semelles sur les trottoirs du Londres moldu, il pourrait ensuite rentrer chez lui et se reposer enfin.

Soupirant, il enfouit ses mains gantées dans les poches de sa cape, la resserrant contre lui, et il baissa le menton pour cacher le bas de son visage dans son écharpe en laine. Londres et sa variété vestimentaire… Il passait presque inaperçu malgré sa cape sorcière. Il circulait entre les passants, les regardant par en dessous et évitant tous les regards. La foule de la fin de journée lui offrait un anonymat rassurant. Pas de masque à porter face à des inconnus aux visages aussi fugaces que les flocons qui commençaient lentement à tomber sur le sol. Théodore sourit à cette analogie incorrecte lorsque, tendant la main, le flocon qui s’y posa survécut quelques secondes sur le cuir de son gant avant de fondre. La perspective de la neige ne devrait pourtant pas le réjouir, elle qui apportait avec elle son lot de chutes et de maladies en tous genres. Pourtant, il releva instinctivement la tête vers le ciel, résistant tout de même à l’envie de cueillir de la neige sur sa langue, comme sa mère l’encourageait à le faire quand il était petit. Peut-être que Noël serait blanc, cette année...

Sa main retomba lentement, et il pivota pour sortir du flot de passants qui avançait, visiblement insensibles à la neige qui commençait à tomber. Les illuminations criardes des boutiques éclairaient leurs visages soucieux, indifférents, rêveurs… un kaléidoscope d’émotions que Théodore se serait autrefois régalé à cataloguer et à analyser. Il frissonna et rentra les épaules. A défaut de fatigue, il pouvait laisser le froid endormir ses pensées, mais la perspective de l’hypothermie ne le réjouissait pas. Il était temps pour lui de rentrer. Il opta pour une rue moins passante et entama son lent chemin jusqu’à chez lui. Il aurait bien trouvé un endroit discret pour transplaner, mais quelque chose le retenait, sans vraiment savoir quoi.

Alors qu’il avançait, son regard traînait sur son environnement immédiat, les décorations de Noël déjà dans les magasins, l’odeur sucrée des marrons chauds qui cuisaient sur un stand non loin de lui, les plaintes d’un enfant fatigué, les musiques trop joyeuses qui sortaient des boutiques… La foule s’était intensifiée. Théodore exhala un peu brusquement et accéléra le pas. Il évita une femme chargée de paquets, s’arrêta un peu maladroitement pour ne pas se prendre les pieds dans une laisse, et finit par jeter l’éponge. Cherchant un échappatoire des yeux, il avisa une rue plus calme un peu plus loin et s’y dirigea en jouant des coudes, oppressé par un vague sentiment de claustrophobie. Il s’extirpa du flot de passants en trébuchant légèrement et il souffla de nouveau avant de se secouer et de reprendre la marche.

Il passa devant un premier bar, puis une deuxième. Voilà qui expliquait le calme de cette rue : les sirènes de l’alcool attiraient vers les bars, promettant une chaleur illusoire à qui se laisserait tenter. Tromper la solitude et le froid avec un verre, pourquoi pas. Mais les piliers de bar paumés et odorants, très peu pour lui. Il n’avait que trop vu de près les effets ravageurs de l’alcool. Comme pour illustrer ses propos, une homme déboula d’un bar, un peu plus loin. Sa démarche mal assurée le fit froncer les sourcils et il se surprit à le suivre des yeux pour s’assurer qu’il n’allait pas s’effondrer sur le trottoir rendu glissant par la neige humide. Théodore avait ralenti sa marche pour garder un oeil sur le candidat à la gueule de bois qui tanguait sur le trottoir, l’air de respirer difficilement. Il suivit sa progression d’un regard neutre, clinique, comme il le faisait toujours face à ce genre de travers… Il n’allait quand même pas conduire dans cet état ? Il leva un sourcil sceptique. Il fallait déjà qu’il arrive à ouvrir sa voiture, ce qui n’était pas gagné. Un petit bruit de gorge involontaire, un mouvement esquissé… l’instinct du soigneur, sans doute. Un instinct décuplé par la vue de cet inconnu s’effondrant sur le sol, secoué de sanglots déchirants.

Théodore s’était figé sur le trottoir. Oh, Merlin, donnez-lui cent blessés, cent empoisonnements douloureux à traiter, cent malades fiévreux à soigner… mais face aux larmes, à la détresse, il était tout à fait désarmé. Au fond de lui, il se disait qu’il n’avait juste pas été doté à la naissance de la moindre empathie. Ou bien que cette dernière s’était évaporée… ou envolée bien vite. Il resta donc sans bouger, son corps hésitant entre la fuite et l’assistance, son instinct contre son humanité.

La décision fut prise pour lui lorsque l’homme se mit à vomir et qu’il réalisa que le laisser là serait simplement criminel. Il ne manquait plus qu’il finisse mort de froid ou qu’il cause un accident s’il parvenait à rentrer dans sa voiture. Il avança instinctivement et vint s’accroupir à côté de lui, à une distance raisonnable, histoire de voir venir une réaction alcoolisée un peu violente. Une merveilleuse habitude qu’il avait là.

“Monsieur ? Est-ce que vous avez besoin d’aide ?” lui demanda-t-il d’une voix basse et douce, qu’il prenait sans même s’en rendre compte lorsqu’il traitait des patients. La question pouvait paraître stupide, mais il voulait juger de son état d’ébriété avant tout. Lentement, il avança la main pour l’attraper gentiment par le coude, cherchant à le faire se tourner vers lui pour le tirer de sa contemplation absente des souillures sur la neige.

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Mer 25 Nov - 13:41
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Docile, Graham se laissa faire, comme s'il n'y avait rien de plus naturel et avec une certaine indifférence. Ses yeux trouvèrent ceux de son interlocuteur avec une incroyable acuité, comme si ce n'était absolument pas un ivrogne totalement bourré qui venait de répandre ses tripes sur le trottoir, comme s'il n'était absolument pas surpris de cette proposition et qu'il comprenait tout ce qu'elle avait de pathétique, comme s'il avait juste eu un petit moment de faiblesse anodin dont il comprenait qu'il était déplacé. Sauf que l'impression fut fugace, terriblement passagère. Parce que regarder quelqu'un dans les yeux implique d'avoir suffisamment de courage pour s'affirmer en tant que personne et que Graham n'avait plus le courage de rien. Et puis surtout, parce qu'il lisait sur son visage une inquiétude qui lui fut instantanément intolérable. Son regard se fixa quelque part ailleurs, vague et fatigué, encore troublé du déferlement de sa détresse. L'impression s'évanouit et il redevint le pauvre type à l'haleine pas très fraîche, planté au milieu de la voie publique comme un clodo dont tout le monde se contrefout.


Plus d'un an après la mort de votre femme, vous êtes rompus à toutes les marques de sympathie des plus expansives aux plus blessantes. Vous êtes devenus expert en la matière et vous classez les gens par catégorie. Il y a bien sur les vampires, venus sucer la moelle de votre chagrin et qui n'attendent que de vous voir vous effondrez sur leur épaule en vous répétant des banalités éculées. Puis, il y a les faux-culs qui espèrent que vous leur répondrez que tout va bien de peur de devoir montrer plus qu'une sympathie polie. D'autant que ces simples mots semblent discréditer à eux-seuls l'épreuve que vous traversez et, d'une certaine manière, manquer de respect à la mémoire de celle que vous avez perdue – au fond, ce n'était qu'un amour mineur puisque aujourd'hui, « ça va ». Mais le pire, ce sont les gens sincères, ceux qui désirent réellement vous aidez mais qui n'ont aucune idée de la façon dont ils devraient s'y prendre. Et pour cause : perdre votre femme est une tragédie, mais le plus triste, c'est que personne ne peut rien y faire. Vous vous sentez tour à tour paumé, anéanti, en colère ou coupable, voire les quatre en même temps et toute tentative d'empathie vous semble une insulte maladroite. Mais parfois, quelqu'un tombe pile au bon moment avec dans l'attitude cette réserve bienvenue et dans le propos cette sobriété minimaliste, n'attendant rien en retour.


Graham sentit ses yeux s'embuer de larmes à nouveau, mais des larmes de reconnaissance. Il ne se sentait pas moins démuni, pas moins seul face à sa tristesse. D'ailleurs, au fond ce n'était pas grand chose et ce mec n'avait rien accompli de plus, il ne l'avait pas aidé à faire son deuil, mais plus tôt vous ferez une croix sur ces grandes ambitions et mieux cela vaudra pour tout le monde. La guérison est un processus on ne peut plus intime auquel, pour être honnête, vous n'êtes pas convié. Et pourtant oui, il avait besoin d'aide. Il avait même terriblement besoin d'aide.


- « Eh bien oui, puisque vous en parlez ». Sa voix était fatiguée et sifflante, son accent américain et son état d'ébriété mâchouillait ses mots, mais ses propos n'en restaient pas moins étonnamment clairs et compréhensibles. « Remontez dans le temps et empêchez ma femme de mourir. Empêchez-la de monter dans cette saloperie d'avion, ou sur n'importe quel balais volant... qu'est ce que j'en sais au juste ? Cela m'aiderait beaucoup, et je vous en serais éternellement reconnaissant ».


Graham se mit à secouer doucement la tête, enfouissant son visage dans ses mains. Pourquoi fallait-il toujours qu'il se mette à sortir des vérités crues sur un ton pareil ? Pourquoi ne pouvait-il pas simplement accepter une main tendue sans ressentir le besoin d'agresser son propriétaire avec tout le fiel et la rage que sa perte avait fait naître en lui ? Graham se sentit désolé pour ce petit mec dont il réalisait tout juste qu'il était probablement un peu jeune pour mériter de se prendre sa colère de volée. Lui n'avait probablement pas encore eu le temps de tomber amoureux, de fonder des espoirs en la vie, d'apprendre à faire partie d'un tout qui le dépassait totalement, avant de se voir tout cela arracher du jour au lendemain en le laissant sonner à se demander au juste pourquoi la vie était un tel merdier. Alors malgré l'alcool, Graham eut suffisamment de présence d'esprit pour faire l'effort de relever le visage en tentant de se relever tout court, manquant d'arracher son rétroviseur en s'en servant pour se tracter vers le haut.


- « Je sais que ça vient d'une bonne intention, que je ne donne pas l'impression d'être au mieux de ma forme, mais franchement, vous n'avez aucune envie de vous mêler de ça. Et même si vous êtes persuadé du contraire, faites-moi confiance. Je nage dedans du matin au soir et du soir au matin, et c'est pas joli à voir ».


Voilà précisément la raison pour laquelle, quitte à boire comme un trou et à être mis au banc de la société, Graham préférait encore le faire chez lui, dans l'intimité de son salon où il n'aurait pas à prendre sur lui la déception, la rancœur ou l'obstination d'un autre. Oui, il avait besoin d'aide. Sauf que personne ne pouvait l'aider et qu'il ne savait pas comment s'y prendre. Alors à part si le gamin savait conduire - et encore, s'il savait le faire en silence - Graham ne voyait pas comment il aurait pu l'aider, et ce, malgré toute la bonne volonté du monde.
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Jeu 26 Nov - 10:54
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Looking through a glass

feat. Graham J. Holt

Théodore avait déjà vu ce que l’alcool pouvait faire à un homme. Même si son père n’était pas à proprement parler un alcoolique, il avait suffisamment taquiné le whiskey pur feu pour que Théodore sente parfois glisser dans son dos un frisson glacé face à des personnes trop alcoolisées. Il avait acquis des automatismes suffisants pour ne pas être pris à contre-pied. Merci à son instinct de survie. Étrangement, cependant, l’homme avachi et abattu qui lui faisait face n’évoquait pas ce genre de réflexes de défense en lui. Difficile de savoir s’il se laissait un peu aller, maintenant que Père était mort, ce qui n’était pas rassurant, ou si c’était son début d’expérience de Médicomage qui jouait en faveur d’un homme qui avait visiblement mieux à faire que l’attaquer… apparemment s’apitoyer sur son sort, remarqua Théodore un peu froidement. Évidemment qu’il pouvait comprendre la douleur née de la perte d’un être cher, mais il ne s’agissait pas pour lui de s’emparer de cette peine… la frontière entre compassion et égocentrisme était tellement fine ! Cette analyse un peu sèche de la situation lui servait justement à mettre un peu de distance, à ne pas se laisser posséder par la compassion qu’il ressentait au fond de lui face à une détresse palpable.

La remarque sur le balai le frappa, il l’accueillit avec un sourcil levé. Pouvait-il s’agir d’un sorcier ? D’après son accent marqué, sans doute grâce à l’alcool, il avait affaire à un Américain. Bien sûr, Théodore ne connaissait pas de vue tous les sorciers britanniques, donc ça ne voulait rien dire… Et puis la formulation de la phrase ne collait pas vraiment à un sorcier. Même un Américain. Il se demanda s’il était vraiment utile de chercher un sens aux élucubrations de cet homme, mais il ne parvint pas totalement à chasser son soupçon. Même s’il n’avait pas grande importance pour le moment. Par contre, une chose était claire : l’origine du penchant de son interlocuteur pour l’alcool. S’il avait effectivement perdu sa femme, et il serait cruel de ne pas le croire, et bien… cyniquement, il se surprit à espérer qu’il n’avait pas d’enfants. Il ne manquerait plus qu’ils deviennent des fantômes aigris comme lui. Rejetant au loin ses problèmes parentaux, Théodore se reprit rapidement, tandis que l’américain essayait de se remettre debout.

“Aussi tentant que cela puisse paraître, je crains que le voyage dans le temps ne soit pas dans mes moyens...” répondit-il lentement. Les Retourneurs de temps étaient en effet simplement hors de prix.

Il ne s’attarda pas sur la mention de l’épouse décédée. Pas par manque d’empathie, donc, mais plutôt par pudeur. Quel poids pouvaient bien avoir ses condoléances, lui qui n’était qu’un inconnu ? N’était-il pas indécent de rajouter une dose de compassion étrangère à un chagrin aussi personnel ? Et puis, plus objectivement, il n’était pas forcément utile d’encourager l’homme dans sa peine alors qu’il cherchait justement à le faire se relever…

Pas qu’il ait besoin d’aide, visiblement. Encore que Théodore ne donnait pas cher de la carrosserie du véhicule si son propriétaire continuait à s’en servir comme d’une canne. Ses connaissances en mécanique moldue frisaient le zéro, mais il ne pensait pas que c’était fait pour ça. Il frémit en réaction, la main légèrement tendue et resta à un pas de lui, prêt à accompagner ses mouvements malhabiles de son mieux, dans la mesure du possible, vue leur différence évidente de carrure.

Les conseils proférés avaient le goût amer du désespoir. Un goût un peu familier, d’ailleurs. Ce besoin presque viscéral de repousser l’autre, de rester seul pour ne plus souffrir qu’en soi, et pas dans un regard extérieur… Merlin, voilà qu’il regrettait presque d’être intervenu. Presque. Il n’irait pas jouer les donneurs de leçons, mais il puiserait dans sa propre expérience pour essayer d’éviter les lieux communs vides de sens qu’il devait avoir déjà entendu cent fois, depuis la mort de sa femme. C’était juste dommage que cela implique de communiquer verbalement… Il se mordilla la lèvre avant de lui répondre.

“Ce n’est pas une question d’envie” répliqua-t-il doucement, mais avec fermeté. “Mon vrai problème, c’est que je ne vois pas beaucoup de solutions à notre situation. Je ne peux décemment pas vous laisser là, alors qu’il commence à neiger et que vous n’êtes pas en état de conduire. Alors soit vous me laissez vous raccompagner à pieds, soit il faudra trouver un endroit chaud où vous pourrez reprendre un peu vos esprits.”

Et, avec un peu de chance, réaliser qu’il ne pouvait pas prendre sa voiture, et trouver un autre moyen de regagner son domicile. Théodore n’était pas difficile. Il trouvait juste infiniment plus cruel de passer à côté sans rien faire que d’offrir son aide, même si elle était mal accueillie. Il avait longtemps été du côté des indifférents, ça ne lui avait pas particulièrement porté préjudice, mais cela ne lui convenait plus. Il en avait assez de tourner le dos. Drôle de moment, face à un homme désespéré et aviné, pour avoir une grande révélation... Reportant son attention sur l’autre homme, il chercha pour la première fois son regard.

“C’est à vous de voir laquelle de ces deux solutions vous préférez” conclut-il simplement avec un haussement d’épaules. Autant lui laisser un minimum le choix. Dans ce genre de moments, on a si souvent l’impression de perdre le contrôle sur tout… Théodore ne pouvait effectivement pas faire grand chose pour lui, de façon absolue. Alors il pouvait bien ne pas trop l’infantiliser, c’était la moindre des choses.

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